On the road again
Quand j'arrive dans la maison aux hortensias, après avoir ouvert les volets et laissé entrer le soleil, le crachin, les
nuages, la pluie ou le vent (la Bretagne a le caractère trempé) j'interroge le répondeur. "Bonjour, vous avez un nouveau message." La voix est faible, fluette, lointaine: "Allo, allo...je voudrais parler au Monsieur de la maison aux hortensias..." Je rappelle. "Bonjour, vous avez essayé de me joindre?" "C'est gentil
de me rappeler " Je sens dans la voix comme une gêne, de la timidité. "On m'a dit que la maison était écroulée, en ruines et couverte de ronces..." "Mais pas du tout...enfin la
toute première maison sur le chemin est certes en ruines mais cela depuis plus de cent ans..." "Non, non je veux parler de l'autre partie, celle où il y a une cour, une grande maison et
deux petites" Et elle décrit ce que j'ai sous les yeux..."Mais vous connaissez ma maison ?" "Si je la connais ? Ben Dâme, J'y suis née !"
La vieille dame raconte que cette maison appartenait à son père, reçue en héritage de ses parents. Marin-pêcheur vers Terre Neuve elle, sa mère et sa soeur l'attendaient six mois,
huit mois. "Les parents morts" la maison a été vendue enfin elle ne sait plus bien, "C'est ma soeur qui s'occupait des papiers, je me souviens juste qu'elle m'a
donné vingt mille francs." A 34 ans, elle s'est "placée comme vendeuse" dans une épicerie à Paimpol. Puis elle a rencontré son mari. "Vous avez des enfants alors ?" "
Oui j'en ai eu mais les trois sont morts" Au fil de son récit et de mes questions, il n'est pas difficile de deviner ce qui l'anime. "Vous habitez toujours au bourg, cela vous ferez plaisir
de revoir la maison ?" " Vous feriez ça ? ça me ferait tellement plaisir mais j'ai du mal à marcher..."
Je suis une curieuse invétérée. La vie des Autres me passionne. Après avoir acheté mon pain, je file chez la vieille dame. "J'habite au 4 sur l'ancienne route du moulin, pas loin du château
d'eau" Je frappe. La même petite voix répond "Entrez,entrez" Yvette est assise devant une assiette de purée et un yaourt nature. Elle a le teint
buriné des femmes qui ont travaillé aux champs, dans ses cheveux courent des fils d'argent, ses yeux bleus sont pétillants. Le sourire mêle douceur et
timidité. J'aurai dû la prévenir de ma venue, elle se serait "mise en beauté." Nous reprenons le fil de son histoire. J'y vais doucement sur la pointe des mots, respectant les
silences et les oublis. Sa maison ressemble à un coquillage où elle vit protégée et isolée. Veuve et oubliée. Nous convenons que le dimanche 14 juin, je viendrai la chercher pour
revoir la maison aux hortensias. Cachée dans sa mémoire depuis plus de cinquante ans.
Cette rencontre a résonné comme un écho de l'expo qui se tient aux Champs libres à Rennes et ce jusqu'au 30 août 2009. "Six milliards
d'Autres" de Yann Arthus-Bertrand. Magnifique hommage à l'humanité silencieuse celle qui aime, se marie, fait des enfants et divorce quelquefois..., vit heureuse ou malheureuse et
souffre de l'exil ou de la maladie. Des femmes et des hommes comme vous et moi. Une ode à l'Autre, ni enfer ni paradis. C'est à la fois troublant et sécurisant de savoir que l'on est
Un parmi Six milliards. Unique et multiple. Humain.
Vous en pensez quoi ?