On the road again
Le commandant de bord vient de faire une annonce, nous allons traverser une zone de turbulences, pour notre sécurité, il
faut rejoindre son siège et boucler sa ceinture. Ah non pas de turbulences même si un pilote m'a déjà expliqué qu'il n'y a pas plus de trous dans l'air qu'il n'y en a dans l'eau, je déteste cette
sensation de tomber dans le vide et puis "un avion ce n'est pas un fer à repasser" avait-il ajouté. Ma petite voisine, Caroline, ne veut pas mettre sa ceinture, elle dit à sa maman que c'est trop
serré, la mère, une belle jeune femme blonde, insiste. Je replonge dans le film: " L'échange" de Clint Eastwood. On vient d'encaisser un gros trou d'air. Je commence à avoir les mains
moites et sentir se former au creux de mon ventre, la petite boule qui va y rester jusqu'à l'arrêt des turbulences. Je me penche pour attraper mon sac. La tablette me tombe sur la
figure. Caroline applaudit quand l'avion se cogne dans les nuages. C'est comme au manège.
Je sors mon flacon de fleurs de Bach, quelques gouttes de "Rescue" ne me feront pas de mal. L'hôtesse passe dans l'allée, elle vérifie que nous sommes tous bien attachés. Un énorme trou d'air
l'envoie valdinguer sur le siège juste devant le mien. C'est la première fois que je vois ça, quelques minutes plus tard, une violente secousse entraîne l'ouverture des coffres à bagages.
Le commandant intervient encore et prie l'équipage de rejoindre les sièges. L'hôtesse sourit moins. La cabine est dans le noir, il n'y a plus de lumière, des gens crient ma petite
Caroline rit de plus belle. Putain c'est quoi ce bordel ! quand j'ai peur je ne modère plus mon langage.
Mes glandes salivaires s'activent, la boule dans mon ventre grandit, grandit, les trous d'air s'accentuent. Un Homme se lève, un trou d'air le colle au plafond. On entend encore le bruit des
moteurs mais dans la cabine règne un silence de mort.
Le commandant nous avertit que l'avion vient de subir un sérieux dommage mais que la situation est sous son contrôle. Il s'adresse à l'équipage je ne comprends pas ce qu'il dit, c'est le
jargon du métier, genre: vérification de la porte opposée, désarmement des toboggans. On doit mettre notre gilet de sauvetage, celui placé sous le siège. Pourquoi mais pourquoi j'ai lu
quand l'hôtesse expliquait comment l'enfiler ? Un steward aide Caroline, la maman vomit. Bon allez maintenant ça suffit, on arrête tout et on descend. J'essaie de raisonner, tout va bien, c'est
juste une frayeur, je vais faire un tabac quand je raconterai mon histoire lors du prochain dîner en ville. Et si justement il n'y avait plus jamais de dîner en ville. Et si l'avion allait se
crasher là maintenant au dessus de l'eau ? Non pas possible, c'est un vol Air France quand même, un Airbus 330 autant dire un insubmersible, un invincible. L'équipage court dans tous les sens,
c'est la panique. Mon voisin de devant se lève et se signe. Et puis se passe cette chose incroyable, les hublots éclatent, sautent comme des capsules de bouteilles.
La violence de l'impact a été telle que l'avion a explosé en mille morceaux, filmés au ralenti, les ailes, le cockpit, les sièges, les passagers, le staff, on a tous volé, en éclats, comme
un feu d'artifice dans une tempête tropicale. C'était beau, un ultime crépuscule. Juste avant la déflagration, j'ai vu Caroline et sa maman, elles se tenaient les mains. Elles ont dû mourir
ensemble. Moi aussi je dois être morte. Je suis posée sur le sable, il fait noir mais je reconnais la consistance des grains. C'est trop con de mourir comme ça, en plein vol, au milieu d'une vie
qui ne sera plus que points de suspension et d'interrogation. Je pense à mon mari, mes enfants là -bas à Roissy qui m'attendent. Personne ne fermera jamais les yeux des 228 personnes tombées
dans l'océan. Vol AF 447. Rio-Paris. C'est fini.
Je suis une phobique de l'avion, cette catastrophe me glace les sangs. Je pense à tous ces gens.
Vous en pensez quoi ?