On the road again
Monsieur Dao, directeur de l'orphelinat de Nam Dinh, nous propose une tasse de thé vert. Tiédasse. Le goût est
âpre. La chaleur moite de juin a déposé de minuscules perles de sueur sur les ailles du petit nez de Lise qui court s'asseoir sur les genoux de PP. Monsieur Dao est
impeccable dans son pantalon en Tergal gris, ceinturé sur une chemisette blanche. Son anglais est approximatif mais on se comprend. "The little boy is not here. " Depuis sa naissance, il y a
trois semaines, il a été placé chez une nourrice. Ils vont arriver d'une minute à l'autre, on est allé les chercher.
Le portail grince, une silhouette gracile se faufile, la bras gauche plié, la main droite tenant un chapeau. Au Viet Nam, on protège les enfants du soleil. Elle entre, soulève son chapeau et
apparaît un beau bébé assoupi. Il est replet, la bouche charnue, les mains potelées et les ongles rosés. Il est complètement abandonné dans le sommeil. La brassière en coton
suit le rythme régulier de sa respiration, les langes un peu grands et mal noués laissent voir les plis de l'aine, lignes sombres et dodues. Les cheveux drus, noirs, épais
sont dressés sur la tête. Lise regarde ce drôle de bébé si différent de son grand frère blond comme les blés. "Il est beau ton petit frère, non ?" Elle se contente de
hausser les épaules.
Le retour sur Hanoi est épuisant, les sièges en skaï collent aux fesses, la poussière de la route envahit l'habitacle et pique les yeux. Arrivés à l'hôtel, je baigne ma Lisette et Thomas. Il
pleure, de petits cris étouffés de chiot. La femme de chambre le prend , le place haut sur son épaule, lui tape énergiquement le dos et commence à chantonner des comptines en
vietnamien. L'effet est immédiat, Thomas se calme. Dans mon esprit encore chamboulé par la rencontre et le voyage, naît l'angoisse. Ne sommes-nous pas en train d'arracher ce petit
garçon à ses odeurs, ses sons, sa langue ? Il ne retrouvera jamais contre mon sein, cette odeur particulière aux femmes vietnamiennes, ce délicat mélange de sueur et de citronnelle, beaucoup plus
envoûtant que repoussant. L'enlever à sa Terre pour le planter en pot ?
Lise parle rarement de son adoption. Il y a quelques mois, le Viet Nam occupait beaucoup de place dans la vie de Thomas. Nous l'avons laissé écrire son roman familial. Contrairement à
sa soeur, il s'est approprié son histoire. C'est un petit garçon plein de vie. Bavard, pétillant, monté sur ressorts. Le matin, à peine levé, il démarre. Moi le matin, il me faut du calme. Alors
je le rabroue, "Tais-toi", "Parle moins fort", "Fous la paix à ta soeur" ensuite je m'en veux. L'autre soir, la coupe pleine de culpabilité, je me suis assise sur son lit, ai posé mes lèvres
sur son front "Tu sais que je t'aime mon Thomas ?" Il s'est redressé, a planté ses yeux noirs dans les miens "Évidemment que je le sais puisque tu m'as choisi."
Thomas est né un 3 juin. Nous l'avons vu pour la première fois un 24 juin. Il y a douze ans.
* Merci en vietnamien.
Vous en pensez quoi ?