J'ai vécu cinq mois à Hanoi. Le temps que le dossier de ma fille soit accepté par le gouvernement et qu'il organise "la remise officielle" validant l'adoption.
Pendant cinq mois, je lui ai
fredonné des chansons dans ma langue. Entre deux couplets, je lui disais qu'elle avait terminé l’errance de sa naissance. Je la lavais, je lui parlais. Je la berçais,
je lui chuchottais des mots d'amour en français. Je lui racontais la famille, les cousins, les cousines, son grand frère qu'elle avait juste aperçu, je portais l'écouteur à son oreille
pour qu'elle entende la voix de son papa. Tous les matins, sur la grande terrasse de notre petite chambre, ma fille dans les bras, je regardais Hanoi s'étirer. Les bruits, les odeurs,
la fumée des braseros, les cris des marchandes de Phö, les pétarades des motos, les hurlements des hauts-parleurs des comités populaires, les femmes qui s'interpellaient " A Moï..A Moï " Le
soleil qui montait dans le ciel et qui à midi écrasait la ville.
Vers dix-huit heures quand la chaleur retombait, je l'emmenais à Van Mieu, le temple de la littérature. Sous les regards amusés des Vietnamiennes, j'embrassais ma fille. Elles se donnaient
des coups de coude en nous montrant du doigt, leurs yeux noirs pétillaient, les plus hardies osaient nous accoster, avec deux mots anglais et deux vietnamiens, on finissait par se
comprendre. Et on riait. En partant, elles embrassaient ma fille à la mode vietnamienne, poser le nez sur le visage de l'enfant et le respirer très fort. Ma fille regardait ce
monde avec de grands yeux étonnés. Elle avait huit mois, elle allait quitter le Viet Nam. Un lieu qui resterait toujours à elle, en elle.
Aujourd'hui à quatorze ans elle ressemble à ces belles jeunes filles qui marchaient dans les rues, se tenant par la main en riant et quand elle me laisse
lui poser un baiser au creux de l'épaule, cet endroit si doux à la naissance du cou, je revis Hanoi et mon bébé.

Vous en pensez quoi ?