Asie

Mardi 3 février 2009

J'ai vécu cinq mois à Hanoi. Le temps que le dossier de ma fille soit accepté par le gouvernement et qu'il organise "la remise officielle" validant l'adoption.

 

Pendant cinq mois, je lui ai fredonné des chansons dans ma langue. Entre deux couplets, je lui disais qu'elle avait terminé l’errance de sa naissance. Je la  lavais,  je lui parlais. Je la berçais, je lui chuchottais des mots d'amour en français. Je lui racontais la famille, les cousins, les cousines, son grand frère qu'elle avait juste aperçu, je portais l'écouteur à son oreille pour qu'elle entende la voix de son papa. Tous les matins, sur la grande terrasse de notre petite chambre, ma fille dans les bras, je regardais Hanoi s'étirer. Les bruits, les odeurs, la fumée des braseros, les cris des marchandes de Phö, les pétarades des motos, les hurlements des hauts-parleurs des comités populaires, les femmes qui s'interpellaient " A Moï..A Moï "  Le soleil qui montait dans le ciel et qui à midi écrasait la ville.  

Vers dix-huit heures quand la chaleur retombait, je l'emmenais à Van Mieu, le temple de la littérature. Sous les regards amusés des Vietnamiennes, j'embrassais ma fille. Elles se donnaient des coups de coude en nous montrant du  doigt,  leurs yeux noirs pétillaient, les plus hardies osaient nous accoster, avec deux mots anglais et deux vietnamiens, on finissait par se comprendre. Et on riait. En partant, elles embrassaient ma fille à la mode vietnamienne, poser le nez  sur le visage de l'enfant et le respirer très fort. Ma fille regardait ce monde avec de grands yeux étonnés. Elle avait huit mois, elle allait quitter le Viet Nam. Un lieu qui resterait toujours à elle, en elle.


Aujourd'hui à quatorze ans elle ressemble à ces belles jeunes filles qui  marchaient dans les rues, se tenant par la main en riant et  quand elle me laisse  lui poser un baiser au creux de l'épaule, cet endroit si doux à la naissance du cou, je revis Hanoi et mon bébé.







Par Bérangère
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Vendredi 21 novembre 2008

Vous avez raté le printemps, vous gagnerez l'automne. Kyoto est une ville de l'arrière, arrière-saison, arrière-temps, du temps impérial. Vous n'avez que quelques heures, filez vers le chemin des philosophes, en novembre, les cerisiers ne sont plus en fleurs mais les érables sont en feu. Inclinez légèrement le buste et accrochez sur vos lèvres fermées mais non closes un sourire courtois. Les Japonais sont les gens les plus affables qui soient et les habitants de Kyoto les plus élégants, les plus fiers aussi, c'est dit ici : 京の着倒れ. Humez l'air doux et délicieusement parfumé, emplissez vos poumons.

 

 

 

 

 

Vous avez encore un peu de temps alors pas d'hésitation, direction: le Kinkaku-Ji plus connu sous le nom du temple du pavillon d'or. Ce temple maintes fois détruit ou même brûlé (par un moine) a été reconstruit en 1955. Le toit en pagode, doré comme les feuilles d'automne, se reflète dans l'eau dont il est ceint. Il est tôt, goûtez le silence à peine froissé par quelques rires étouffés. Un groupe de femmes vêtues de kimono, le Obi ceinturé très haut papotent. Assises sur leurs genoux, elles forment un cercle parfait,  brodant sourires,  paroles, regards. Tout n'est que murmure.

 

 

 

 

 

 

 

Elles occupent l'espace sans le toucher. On les voit, on les entend et pourtant elles ne sont pas là. Leurs bavardages coulent à la manière d'une source. Un gazouillement, un bruissement. Soudain, un son plus franc  déchire la soie. La tête rejetée en arrière dans un mouvement délié, le bout de la main posé sur la bouche, elles rient. Leurs cheveux noirs, leurs prunelles de jais, leur teint d'opaline, leurs gestes étudiés vous laissent pantois. Vous touchez du doigt la quintessence de la beauté. C'est zen, c'est dépouillé, c'est japonais.

 

 

 

 

 

 

Pour regagner votre hôtel, après avoir englouti deux ou trois sushis, empruntez le métro, vous approcherez un autre Japon, celui des hommes, saouls comme des Polonais, harassés pour tant donner à l'entreprise, celui des Lolitas enrubannées comme des Princesses mangas, des hikikomori (ados en échappée virtuelle de leur monde sidéral), des femmes en habit traditionnel dont le claquement des semelles de bois résonne le long des couloirs glacés. C'est déroutant, c'est déstabilisant, c'est japonais.

 

 

                                                                                                   

 

Photos: Norbert Woehlnl, Mike Basil, Cristian Tomescu, Keitaro Nakamoura.

 

Titre: Haiku de Bashô

 

 

 

Agios Nikolaos, entourée de montagnes est située dans la baie de Mirabelo, à l'est de la Crète.

Par Bérangère
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Vendredi 31 octobre 2008

Arrivés à Dempasar, évitez  les plages de Kuta et de Legian sauf si vous en êtes... C'est là que se retrouvent les "djeunes", Américains et Australiens de tous poils et toutes espèces.  Bali est un des meilleurs "spots" de surf d'Asie. C'est au soleil couchant que les vagues et les silhouettes sont les plus belles...




Photo: Peter Wang


Préférez le creux de l'île, la petite ville cernée par les rizières et inondée par le soleil, posez-vous à Ubud (prononcez Ouboud.) Là vous n'aurez que l'embarras du choix pour dégoter une Guest House à l'excellent rapport qualité/prix. Ne vous éloignez pas trop du centre, c.a.d de Monkey Forest Road. Ainsi vous pourrez aller à pied au spectacle de Legong ou de Kecack, traîner dans les temples ou vous sustenter dans un des innombrables Barung. Un matin, faîtes sonner votre réveil à sept heures et empruntez les petits chemins qui se perdent dans les rizières alors, vous découvrirez "the real Bali " celui des hommes qui travaillent dans les rice paddies, des enfants qui partent pour l'école en uniforme impeccable et des femmes qui se baignent dans un cours d'eau claire...



Photo: Benoit Suzanne

Le soir après une journée découverte au temple de Tanaloth ou l'ascension du Mont Batur, allez dîner au "Bebek Tengil" sur Jalan Hanuman. Le Bebek Tengil doit son nom à la mésaventure
vécue par le patron, la veille de l'inauguration. Une horde de canards avait investi le lieu, le salopant de ses pattes palmées et boueuses. Le patron y vit un signe des Dieux et appela son restaurant "Bebek Tengil" ce qui en français pourrait se traduire par "vilain petit canard."





Photo: Takero kawabata


PS: les commentaires ont été réactivés par le Saint Esprit...si si !

Par Bérangère
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Mercredi 22 octobre 2008

Le 10 mai 1981 nous nous sommes retrouvés des milliers Grand Place à Lille. Ce fut une soirée de liesse.  Nos voix avaient compté.  Le 4 novembre 2008, mon fils sera à New-York. Premier voyage  payé avec ses économies de salarié.  Je lui souhaite comme je souhaite aux millions d'Américains que ce soir là  Obama  gagne. Parce qu'une fois dans sa vie, il faut avoir vécu ce sentiment d'allégresse collective, la joie, l'espoir que fait naître le changement.

Avez-vous remarqué comme l'été traîne aux portes d'octobre ?  Il faut se promener dans les parcs et les jardins pour pleinement profiter des couleurs de l'automne. C'est le matin que la nature est la plus belle quand le soleil rase les  toits et hésite entre le marine du reste de la nuit et le rose de midi. Aujourd'hui, l'air était particulièrement pur et clair. Un vrai délice de marcher le long des quais, le soleil dans le dos, tout chaud.


Cela fait plaisir de se savoir lu et apprécié. Merci à
Doc_Doc de m'avoir taguée. Mais choisir parmi tous les blogs que je lis, les sept que je préfère. Impossible, vraiment impossible. Car Otir  l'emporterait suivi de près par Zio Peppino battu d'un iota par Karmara. Je m'en voudrais de ne point avoir cité Heure Bleue et ma chère FD et l'inconnu au bois dormant où se sont perdus Maurice, Mab, Ppn, Mamandado, le Goût et Véron.fot et tous les autres...


Un cours de Yoga commence par un Pranayama (contrôle du souffle). On lève la main droite, on plie l'index et le majeur, on ferme la narine gauche et on inspire par la droite, on ferme la droite et on expire par la gauche et on recommence, le but ? Fixer l'attention sur la respiration pour faire taire le bavardage du mental. En général ça marche sauf si avant de venir vous avez cuisiné et que vos doigts sentent l'oignon...





 

 

 

Par Bérangère
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Jeudi 3 avril 2008

Dans un modeste centre commercial près de chez moi,  coincée entre une boulangerie et un bar-tabac se niche un magasin de retouches. Dans la vitrine, une plante verte assoiffée, un mannequin drapé de soie rouge et une affiche: "Monique couture"
Je pousse la porte vitrée, la boutique  est vide, ça sent le tissu, le coton, la soie et l'huile de machine à coudre. Sur les murs, des affiches jaunies de paysages de rizières, des posters écornés de galerie d'art, de vieilles photos de mode, un calendrier gribouillé et sur le comptoir,  de minuscules boites à épingles multicolores posées en équilibre sur une liasse de bons de  commande.

"J'arrive, j'arrive de suite"

Le rideau de velours violet qui isole la boutique de l'atelier s'ouvre et apparaît une petite femme replète, aux cheveux noirs, les pommettes hautes, la bouche charnue, les yeux bridés.

"Excusez-moi, j'étais occupée, que puis-je pour vous ?"

Je sors mes deux pantalons à ourler.

"Il faut les essayer que je vois pour la longueur, si vous voulez bien entrer dans la cabine."  

Son accent, un peu nasal, je le reconnaîtrais entre mille, caractéristique des Asiatiques qui parlent français. Une inflexion et une prosodie particulières. Est-elle Vietnamienne, Laotienne ? Elle a quelque chose d'indochinois dans sa mise soignée, son sourire poli, sa façon de bouger, une élégance naturelle.

"Vous êtes vietnamienne ?" C'est plus fort que moi, dès que je suis en présence de personnes de "là-bas", je questionne, je m'enquéris. Il faut que je sache.

"Non, je suis Cambodgienne."

Dans sa réponse, elle laisse la place pour d'autres questions. Je renchéris, je lui dis que je connais son pays mais que je connais mieux le Viêt-Nam. Ma fille est de Hanoï. Elle pose les yeux sur elle. "Elle vous ressemble." Ma fille sourit, sourire poli.

Elle a quitté Phnom Penh en 1979 avec sa fille de cinq ans et son fils de sept mois. Elle a tout laissé là-bas. Son mari, professeur d'histoire, a été tué par les Khmers Rouges, ils lui ont pris et sa vie et sa maison. Pour sauver ses enfants, elle a fui son pays, quitté sa famille ou ce qu'il en restait. Non, elle ne veut pas y retourner, elle a peur. "Pol Pot est mort, il n'y a plus de risques, aucun risque". "Ici je suis en sécurité, retourner au Cambodge et me faire tuer, non, non!" Des amis, retournés récemment lui ont raconté un autre Cambodge, les avenues défoncées de la capitale, les maisons aux façades délabrées et les longues plages de sable fin polluées par des bouteilles mazoutées et des plastiques déchirés. Elle fait une petite moue dépitée et derrière cette grimace, il y a tout un passé vibrant, à fleur de peau. D'un geste de la main, elle mime un livre que l'on ferme. "J'ai tourné la page."

Nous continuons à papoter, elle a ouvert sa boutique, il y a dix-sept ans. Elle était professeur "avant" mais a toujours aimé la couture, "la Mode". Elle confectionne  de jolis tailleurs traditionnels avec de la soie ramenée par une amie. Elle aime travailler la soie, ça ressemble aux cheveux des filles, mouvants, vivants. Elle me montre sa dernière création. Sur un mannequin, une jolie veste cintrée, manches trois quarts et col en V. La coupe et l'exécution sont parfaites dignes des plus grands. Je caresse le tissu, je la félicite. La soie est de la couleur des rizières, d'un vert tendre mordoré.

"Vos pantalons seront prêts vendredi."

J'attends avec impatience de repousser la porte de chez "Monique couture." Je crois que la prochaine fois, je l'embrasserai.

Par Bérangère
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