Tsunami

Vendredi 27 février 2009

Jamais de bagues, ma montre est une Swatch (pas une Rolex) mais un bracelet que je porte presque tous les jours.

C'est la grand-mère de mon premier mari qui me l'avait donné. Elle l'avait reçu comme cadeau pour ses vingt ans. Bracelet acheté dans une bijouterie de Maison Carrée près d'Alger, il y avait gravé dans son ivoire l'histoire d'une vie et peut-être d'un pays. Ce bracelet je ne le quittais que la nuit. Le matin du tsunami, nous nous sommes  levés  très tôt et je l'ai oublié  sur le  chevet. La vague a tout emporté, l'hôtel, les gens, nos valises, mon bracelet. Souvent je pense à lui, à cet objet inanimé qui avait une âme. Je lui invente une autre vie.

Est-ce une femme qui l'a trouvé en marchant le long de l'eau ? Ou  gît-il dans les fonds marins de l'océan Indien, à jamais perdu et maintenant recouvert de petits coquillages parasites. Ou ramassé par quelques petits trafiquants, a-t-il atterri dans la vitrine d'un receleur à Colombo ou Bombay ? Ou, a-t-il été happé par un gros poisson entraînant une occlusion intestinale, ce qui est quand même nettement moins glamour, j'en conviens.


Quelques mois plus tard, PP m'a offert un  bracelet identique acheté chez un antiquaire. Je ne sais rien de lui mais sa patine, les minuscules cicatrices qu'il porte laissent penser qu'il a vécu.  J'aime  le toucher comme d'autres femmes l'ont fait avant moi. Il a, il est une histoire. Je peux le cogner, jamais il ne se brise, il est bijou sans être précieux.



Et vous, un objet, un bijou ?



Par Bérangère
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Mardi 13 mai 2008

Taipei. Taiwan. Mai 1993

Ce midi, j'ai déjeuné avec un collègue. Des raviolis chinois sur le pouce, dans une gargotte. L'air est lourd, humide, la touffeur tropicale  colle à la peau. Je retrouve avec délice l'ambiance climatisée du lobby du World Trade Center où se trouve mon bureau. Les bras croisés formant un oreiller de fortune, les secrétaires somnolent. Pendant quinze minutes environ, le téléphone ne sonnera pas. Tout Taiwan sieste.  Soudain, les crayons posés sur mon bureau roulent de droite, à gauche, mon siège suit, quelques livres tombent des étagères. Les secrétaires  se mettent à l'abri sous leur bureau, elles me conseillent d'en faire autant. Elles ont un petit sourire amusé, pas l'air paniqué. Les plaques du faux-plafond se détachent, les étagères tombent, les dossiers et les livres sont éparpillés sur le sol. Personne ne bouge, je cours partout. Dehors la circulation est ralentie,  des voitures sont arrêtées, des chauffeurs de taxi s'interpellent. Le soleil écrase la ville. 
Il me faudra au moins deux heures avant de retrouver un pouls normal. Je viens de vivre mon premier tremblement de terre, il y en aura d'autres. Je m'y ferai.

Jacksonville, Florida, USA. Juillet 1989

Depuis le matin, toutes les radios diffusent des messages sur la progression d'un violent cyclone se dirigeant vers la côte Est. Il est recommandé de remplir les baignoires et de faire provision de piles électriques. L'état d'alerte augmente d'heure en heure culminant vers 19 heures. Interdit de sortir de chez soi sauf cas d'extrème urgence. Les fenêtres des maisons sont fermées. De grandes croix de Scotch sont appliquées sur les vitres pour éviter qu'elles n'explosent en mille morceaux au cas où untoit viendrait s'y fracasser. Nous avons ramené les matelas dans la pièce la plus centrale de la maison. Il règne sur la ville un silence abyssal où le vent impose sa voix. Les palmiers se courbent et bientôt touchent terre, quelques uns sont déracinés. Des toits volent, d'autres s'écrasent. La nuit n'est qu'un immense hurlement. Le ciel ventre ouvert, inonde la terre. De violentes bourrasques secouent la porte du garage qui menace de céder. Je vis mon premier cyclone, il y en aura d'autres. Je m'y ferai.


Yala, Sri Lanka. Décembre 2004.

Un dimanche matin idyllique, une ballade dans un parc merveilleux et une vague qui emporte tout, absolument tout. Je vis mon premier tsunami. Si je pouvais éviter les autres.


L'actualité de ces derniers jours a réveillé ces souvenirs enfuient dans ma mémoire mais finalement à fleur de peau. Pour l'avoir vécu, j'imagine le chaos après la catastrophe, la peur de la réplique. La drôle de boule qui se forme dans le ventre et qui tire le coeur aux bords des lèvres. Je pense à tous ces gens, Chinois, Birmans. Puissent les secours arriver vite, très vite.



                     

Par Bérangère
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Mardi 3 octobre 2006

Le matin du 26 décembre 2004, nous étions tous les cinq à Yala, au sud du Sri Lanka. Ce matin là, nous nous étions levés tôt pour une ballade en jeep dans le parc adjacent à l’hôtel. Nous sommes rentrés vers 9 heures, nous alliions regagné nos chambres quand la vague est arrivée…Je ne vais pour vous refaire le récit de cette matinée, ce fut apocalyptique. Trente mille morts au Sri Lanka, trois cent mille dans les pays côtiers de l’océan Indien. Nous avons eu une chance extraordinaire, s’en sortir vivants tous les cinq. Vivants et sans blessures graves, des égratignures, des foulures, des plaies ouvertes mais rien de sérieux. Dans les semaines, les mois qui ont suivi, nos corps n’en finissaient pas de rejeter des épines. La violence des flots et l’environnement d’arbustes épineux avaient planté milles aiguillons dans nos mains, bras, cou, jambes.

 

Hier, alors que nous pédalions dans les rues désertées de voitures, j’ai fait une pause pour attendre ma fille qui peinait dans une côte. Machinalement, j’ai gratté une petite cicatrice à l’intérieur de mon mollet droit. Un souvenir du Sri Lanka. Un corps étranger que mon corps ne parvenait pas à rejeter. Et bien hier, un an, neuf mois et six jours plus tard, le corps étranger est sorti. Droite, noire, brillante, acérée, jaillissait la dernière épine de Yala. Comme un diable enfin sorti de sa boîte, elle se dressait, préservée et intacte.  Je l’ai saisie et j’ai crié : «  PP, PP viens voir, vite ». J’aurais pu la conserver comme un trophée, je l’ai déposée sur une pierre blanche de Jérusalem. Je suis remontée sur mon vélo et je ne me suis pas retournée.

 

En rentrant à la maison dans les couleurs dorées du soleil couchant, en ce jour du Grand Pardon, je n’ai pas dit : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Non, j’ai dit «  Merci » Merci de nous avoir sauvés. Je me sentais légère, habitée. Depuis le 26 décembre 2004, la vie a un goût de rab’ comme à la cantine. Et de pouvoir manger à ma faim me donne un appétit mais un appétit !

 

 

Les chambres après le passage de la vague !

 

Par Bérangère
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Vendredi 5 mai 2006

Le tsunami du 26 décembre n'est pas mort, il frappe encore en  vagues, discrètes, légères mais suffisantes pour me faire trembler voire pleurer.

Samedi dernier. Je suis à Bali avec les enfants et Alain et Isabelle, des amis. Philippe doit nous rejoindre le soir même, retenu à Singapour pour son travail.

Ce matin,  petit-déjeuner sous les frangipaniers et baignade dans la piscine de l'hôtel suspendue entre  terre et ciel. Flaque  bleue dans océan vert,  papayers,  bananiers,  manguiers, bambous  et au fond de la vallée, presque une gorge, un filet de rivière. Il est onze heures, nous remontons dans la chambre pour nous habiller avant le déjeuner. Les amis restent encore un peu à la piscine.

Les enfants se douchent et s'installent sur la petite terrasse accolée à la chambre. Elle est jolie cette terrasse, meublée en style balinais. Au plafond,  une jolie opaline blanche d'inspiration hollandaise. Du temps des colonies. Je m'allonge et m'abandonne quelques secondes  à la joie et au calme de cette matinée idyllique. Et Philippe qui arrive ce soir. Les rideaux  suivent le mouvement du vent, couvrant et découvrant le soleil.

Je m'assoupis. Le lit tremble. Est-ce dans mon rêve ? Suis-je éveillée ? Je me lève d'un bond. Tout semble normal. Je rejoins les enfants sur la terrasse, ça recommence, témoin la lampe qui oscille de gauche à droite. Un tremblement de terre. Mon esprit, ma mémoire démarrent au quart de tour, l'adrénaline  occupe le terrain. Les enfants me regardent interloqués. Ils cherchent une réponse dans mon regard affolé. Vite, il faut descendre et dans ma précipitation, j'oublie que je suis en sous-vêtements. J'ai le coeur en pulsations libres, les jambes en coton. Les enfants s'accrochent à moi. Je suis seule dans le petit jardin en bas des chambres. Vite à la piscine. Mes amis n'ont rien senti. J'interpelle un employé de l'hôtel. "The building is moving!" Il me regarde comme si je parlais zoulou. J'ai eu le temps d'attraper une nappe pour me couvrir. Le patron se pointe. Mon discours est haché, coupé au couteau. "Earthquake, earthquake!" Il m'assure que c'est impossible, avant  de commencer la construction de son hôtel, lui et sa femme ont fait toutes les offrandes aux Dieux. Ils leur ont demandé de veiller sur leurs vies mais aussi celles de leurs futurs clients. Alain et Isabelle arrivent. Ils doivent me prendre pour une folle. Je me sens perdue, déboussolée, ce p...de tremblement de terre, je n'en démords pas, m'a mis la tête à l'envers.

Et je pleure.

Je pleure comme une petite fille qui revit le mauvais cauchemar de la nuit. Je pleure des larmes  salées. Mon coeur est pris dans un tourbillon, englouti par les souvenirs, je voudrais que Philippe soit là. Je suis tétanisée. Je ne veux pas que les enfants me voient pleurer. D'un revers de  main, j'essuie mes larmes. Elles ne peuvent s'arrêter de couler,  raz-de-marée intérieur, dévastateur. J'ai peur de remonter dans la chambre et si ça recommençait? Je me trouve idiote. Moi qui criais sur tous les toits que finalement le tsunami avait été une aventure difficile mais humainement extraordinaire, je me retrouve avec la peur, elle aussi bien humaine. La peur au ventre. J'épie le moindre bruit, le seul souffle du vent me semble suspect. Je cherche un point stable, un endroit où me réfugier. J'ai beau me raisonner, Bali n'est pas une terre de séismes. Pas de risques, j'ai peur.

Pendant tout le déjeuner, je suis ailleurs, je guette, je scrute, je surveille, je ne me laisse aucune veille. Je dois être prête à toutes les éventualités. Tremblement de terre, tsunami, cyclone, foudre soudaine, colère des dieux. Et je m'en remets à lui. Lui le Dieu de mon enfance, celui du catéchisme revenu le matin du 26 décembre, comme ça, sans prévenir dans le chaos et la panique. Je cherche refuge. Je remets ma vie entre ses mains. La mienne et celles de mes petits. Je lui confie nos âmes.

Puis le soir arrive, il amène Philippe. En me serrant dans ses bras, je trouve le refuge terrestre. Sans autres secousses, sans autres tremblements que ceux de l'amour.

Pourquoi avoir peur ?

 

Ce matin là, il y a bien eu un tremblement de terre. Ah mais!

Par Bérangère
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Vendredi 6 janvier 2006

 

 

 

 

Sri Lanka.

 

Yala, National Parc sur la côte  sud-est.

 

Dimanche 26  décembre

 

Six heures

 

Nous quittons l’hôtel très tôt pour assister au lever du soleil sur le parc national de Yala, les couleurs sont magnifiques, nous saisissons quelques animaux à leur réveil, buffles, crocodiles, éléphants et mangoustes….Tout est paisible, au loin le ressac de la  mer, une mer bleue et superbement calme…Pendant trois heures nous sillonnons les pistes en jeep. Assise en face de moi, Lise est belle, sa peau dorée, ses yeux noirs, elle rit, elle sourit, j’ai cette pensée folle, si elle doit mourir demain c’est l’image que je veux garder d’elle.

 

 Neuf heures dix

 

Nous reprenons le chemin de l’hôtel, construit face à la mer…. Nous traversons une petite rivière. Le temps est superbe et nous projetons une matinée plage avant de reprendre la route pour Mirissa. Arrivés à la réception, nous croisons Kuma, rendez-vous est pris vers onze heures pour la suite du voyage. Il y a beaucoup d’animation, entre les clients qui rentrent, ceux qui partent et le va-et-vient du petit-déjeuner. Philippe paie le conducteur de la jeep, les enfants jouent à quelques mètres, Léo est en face de moi. Nous nous apprêtons à regagner nos chambres. Un bruit sourd, puissant couvre la voix de Léo, « c’est quoi ça ? ». Une eau brunâtre et mousseuse arrive rapidement jusqu’au lobby, tout le monde se regarde, incrédule, personne ne comprend, pourquoi la mer monte-t-elle jusqu’ici ? Un Sri lankais crie « Run, run ». « What’s going on ? ». J’attrape la main de Thomas mais il ne court pas assez vite, je le porte mais il est lourd et nous ralentit, Léo le prend…Lise est dans les bras d’un Sri lankais, il tombe, Philippe qui nous a rejoints, la récupère….Nous courrons, vite de plus en plus vite, la vague nous rattrape. Je balance mes chaussures, mon sac à dos, tout ce qui entrave ma course, je vois toujours Léo et Thomas, j’ai perdu Philippe et Lise. Je n’ai qu’une idée, courir, courir. Je suis soulevée de terre  avec une violence incroyable, la vague s’est transformée en raz-de-marée. Je ne contrôle plus rien, je suis emportée et ballottée comme un fétu de paille. Tout est gris, sombre, le bruit est terrible. Je ne peux pas  nager, le courant est trop violent. Je suis projetée sur un gros tronc d’arbre, mon pantalon s’accroche aux branches, je suis maintenue vers le fond, le niveau monte, j’ai la tête sous l’eau. J’essaie de retenir ma respiration mais j’avale de l’eau de mer mélangée à des feuilles, du sable, de la boue, je refais surface.  Le paysage défile à toute vitesse, à chaque seconde, je frappe une branche, un arbre. Je suis charriée par le courant. Mes forces s’épuisent, je ne vois plus rien, je ne sens plus rien. Une nouvelle vague m’immerge, à quoi bon résister, ça y est, c’est la fin.  Je suis épuisée, j’entrevois la mort. Une fois encore, je parviens à me dégager, à deux ou trois mètres, un arbre droit, solide…dans un effort surhumain, je l’enlace mais je n’ai pas de prise pour les pieds, le courant est trop fort, J’ai peur, je me demande si je ne vais pas y rester…mourir là noyée, ensevelie, je m’agrippe et trouve un point d’appui. Je réussis à monter sur la plus grosse  branche.   Je reprends mes esprits, mon souffle, je regarde autour de moi. Léo est à proximité, lui aussi perché sur un arbre. Nous  crions, nous nous faisons signe, nous sommes au milieu de l’enfer, du chaos. Thomas ne doit pas être loin, j’entends ses cris. Le bruit cesse, l’eau ne monte plus, pendant un bon moment, nous restons à moitié immergés, ne sachant que faire, descendre, rester en « sécurité » sur notre arbre ? La mer se retire doucement, une immense baignoire qui se vide. Vision d’apocalypse, des corps allongés en sang, des femmes en pleurs, des enfants effrayés, un homme, le corps couvert de blessures sort d’un buisson d’épineux, il est Français, nous serons amenés à nous revoir. Léo me rejoint, nous nous embrassons, nous ne comprenons rien à ce qui vient de se passer. Je récupère Thomas, emberlificoté dans des branches « t’as vu maman j’ai toujours mes chaussettes mais elles sont mouillées ! ». Petit amour !.  Je ne pleure pas, je suis dans une contrée inexplorée de ma vie, l’instinct de survie a pris le dessus. Je me convaincs que Philippe ne doit pas être loin. Des hommes « secs » accourent, il faut les suivre, des secours et des jeeps nous attendent à une centaine de mètres, juste après la rivière. « Get down now and run, run ! ».  Contrordre, une deuxième vague va arriver, vite regrimper le plus haut possible, Léo s’écroule sur le sol, épuisé, Thomas commence à avoir peur, peur que recommence l’horreur. J’aide une Sri lankaise et ses deux fils à grimper sur un arbre, elle est effondrée, crache, j’ai peur qu’elle perde connaissance. L’idée d’une deuxième vague me terrifie, la première m’a prise par surprise, je n’ai eu qu’à me laisser porter…maintenant je sais….Je sais que si la deuxième vague est aussi violente, elle nous emportera tous.



Les hommes « secs » reviennent, nous avons le temps de descendre et de courir jusqu’à la rivière. Léo appelle son père, sa sœur, il hurle. Pendant vingt minutes, une demi-heure ? Il a maintenu son petit frère la tête hors de l’eau, lui sauvant la vie.  Nous courrons vers la rivière, une quinzaine de mètres à traverser, le courant est puissant, nous formons une chaîne, nous nous tenons tous la main, des Sri lankais aident les plus faibles, je regarde avec angoisse vers la mer, si la vague revient…..Je ne sais plus qui je suis, où je suis, j’avance tête baissée, la petite main de Thomas dans la mienne. Nous arrivons sur la terre ferme, Léo est loin derrière, je monte dans la jeep, le conducteur démarre, je gueule, « my son, Wait for my son ! », je suis hystérique…Léo court comme un dératé, il s’engouffre à l’arrière du véhicule et nous démarrons en trombe. Le chauffeur conduit à tombeaux ouverts, la campagne est belle, verte, les rizières, les palmiers, je vais me réveiller….Ma voisine s’évanouit, un gamin vomit…je serre Thomas contre moi, « c’est fini hein Maman ? »  « Oui, mon chéri, c’est fini » et dans ma tête, l’image de Lise, celle de ce matin avant toute cette merde. Doucement, je sens en moi germer la petite idée qu’elle pourrait avoir été emportée. Je ne pleure pas, mes larmes restent sèches.

 

Onze heures dix

 

Nous arrivons au petit village de Tissa. La rue principale est bondée de monde, des curieux, des badauds qui viennent aux nouvelles. Nous sommes amenés dans un hôpital de campagne, très vite, le staff est débordé, médecins, infirmières sont assaillis et sollicités de toute part. Ni Léo, ni Thomas, ni moi ne sommes franchement blessés, des bleus, des vilaines coupures tout au plus, nous partons. Au milieu de la foule, nous sommes approchés par deux jeunes touristes françaises, elles ne comprennent pas ce qui se passe, ce qu’il s’est passé….On raconte…. Un  Sri lankais nous offre l’hospitalité, sa maison est à deux pas. Nous acceptons  et débarquons, pauvres gueux dépenaillés, chez des gens adorables. La femme nous apporte du thé, des biscuits, des vêtements. Et toujours dans ma tête l’image de Lise, cela tourne à l’obsession. Léo aussi est inquiet, où sont sa sœur et son père? Nous  n’osons pas nous l’avouer mais nous sommes morts de trouille. Je retourne à l’hôpital, des jeeps et des mini bus continuent d’arriver de Yala. Je fais tous les bâtiments, huit maisonnettes insalubres, je retrouve Denis, le Français, il est très mal en point, en face de lui, Vincent, un Belge, fracture ouverte du bras, ils sont soignés avec les moyens du bord..…Les blessés s’entassent, deux par lit ou trois si ce sont des enfants. Le sol poisseux est maculé de sang frais, partout des pleurs, des cris, des gémissements. Toujours pas de traces de Philippe ni de Lise. Je suis ailleurs, je ne touche toujours pas terre. Sur un lit, une femme, ramassée comme un fœtus, son corps n’est qu’hématomes, coupures et blessures, je lui parle, elle a le visage tuméfié, la bouche, les yeux ont doublé de volume, elle est sous perfusion, elle s’appelle Setsuko, elle est Japonaise. Elle fait partie d’un groupe de dix-sept, seuls cinq ont été retrouvés et entre chaque phrase, ce mot qui revient « tsunami, tsunami ! ». Je lui caresse les cheveux, je ne peux rien faire d’autre. Je retourne voir Léo et Thomas. Je suis comme un lion en cage, je vais, je viens,  impossible de me poser. On m’offre une cigarette, la tête me tourne, je ne sais pas ce que je dois faire, je voudrais remuer le ciel, la terre et la mer pour retrouver mon mari et ma fille.

 

 

Treize heures

 

Cela fait maintenant quatre heures que nous sommes sans nouvelles de Philippe et Lise. L’image de Lise repasse inlassablement devant mes yeux. Je l’imagine, petit corps flottant et dérivant au fil de l’eau. La mort va me jouer un mauvais tour pour avoir eu ce matin cette folle pensée... Je suis inquiète mais persuadée que Philippe s’en est sorti puisque, moi, j’ai survécu. La femme qui nous accueille arrive en courant, «  your daughter, your daughter, she looks like  him ??? » elle montre Thomas du doigt. Je la suis, je cours, je vole, en dix minutes, je fouille l’hôpital de fond en comble, rien, personne, enfin je les aperçois, sains et saufs. Dans la salle, entre les blessés, les mourants, les criants, on s’étreint, on pleure. Nous rentrons « chez nous ».  Léo et Philippe s’embrassent dans les larmes, Thomas et Lise font de même, nous avons été sauvés par la main de Dieu . Je suis en sécurité, je peux m’effondrer. Alertés par nos deux jeunes touristes françaises, un couple de suédois nous propose leur aide. Birgitta et Aki sont extraordinaires  Elle s’occupe de moi, me prend dans ses bras, me console, me donne à  boire, me lave le visage, « Cry, cry, let it go ! » Léo est encore très sonné mais il a retrouvé son père, sa sœur. Dans ma bouche toujours ce goût dégueulasse de vase, de boue, d’eau de mer…dès que je ferme les yeux, le cauchemar, la vague, les branches, la douleur…. Aki et Philippe  échangent les cartes SIM des téléphones portables. Le nôtre est foutu. Il est environ quinze heures, nous avons déjà reçu des messages de Singapour. En France, il est encore tôt mais Léo appelle Justine, il lui raconte l’horreur, dans ses yeux, de grosses larmes. Les informations arrivent de gauche à droite, par nos amis de Singapour, par les Sri lankais, un tremblement de terre dans la région de Sumatra serait à l’origine du raz-de-marée, au moins neuf sur l’échelle de Richter….Alors que nous racontons pour l’énième fois notre aventure, nous voyons arriver Kuma. Dieu merci lui aussi et sain et sauf. Nos deux jeunes françaises prennent Lise  et Thomas en charge. Elles sont à l’écoute, leur posent des questions, ils racontent, évacuent un peu la peur. Elles déploient des trésors  d’imagination pour les faire rire. Dans un état de semi-inconscience, je les entends. Je réalise par leur récit ce que nous venons de vivre. Léo dort dans une des chambres, en parlant à Justine, lui aussi s’est un peu libéré. Philippe commence à prendre les choses en mains, il assure toujours dans les situations de crise. Birgitta m’informe qu’elle nous a trouvé une chambre pour la nuit. Nos jeunes françaises sont allées acheter des vêtements. Nous retournons à l’hôpital voir Denis et Vincent, au bout du lit de Denis, un Japonais couvert de sang.  Denis est toujours sans nouvelle de sa femme et de ses deux enfants, le corps de l’amie de Vincent, vient d’être retrouvé,  elle est morte….Vincent doit identifier la dépouille…

 

 

De toute cette aventure, nous avons sauvé quelques milliers de roupies miraculeusement  restées dans la poche de Philippe, pour le reste, passeports, billets d’avion, valises, tout absolument tout a été emporté par la vague, les vagues…. Philippe me confirme qu’il y en a bien eu deux. Ils sont tirés sur plusieurs centaines de mètres mais il réussit à se hisser sur un arbre, il a peur que la violence des flots l’arrache. Ils se retrouvent  coincés sous une masse énorme de débris, l’hôtel s’est écroulé comme un château de cartes. Il se libère et retrouve un arbre, plus grand, tous ces mouvements et gestes sont difficiles car il tient Lise serrée contre lui. Il me dit l’angoisse puissante, envahissante, de ne pas pouvoir sauver Lise, de la perdre, de la voir  disparaître, emportée par la force du courant…. Cet arbre semble plus solide mais résistera-t-il à l’assaut d’une deuxième  vague ? Philippe la voit arriver.  Les décombres de l’hôtel flottent à la surface. Il craint que les murs, les chaises, le poids des débris accumulés ne l’emportent lui aussi. La mer se calme et le silence tombe, pas d’oiseaux dans le ciel, pas de cris, qu’un paysage immobile, lourd et  pesant. Il crie nos noms. Léo, Thomas et moi avons été  entraînés par la première vague sur environ un kilomètre. Nous ne comprenions rien à ce qui se passait. Philippe perché à six mètres a vu l’horreur arriver, partir, revenir, impuissant et terrorisé.



Comme nous, ils sont brutalement emportés. Philippe lutte pour garder la tête hors de l’eau, il lit la peur et l’incompréhension dans les yeux de Lise, elle panique, elle crie. Une seule chose l’obsède arriver à la tenir jusqu’au bout. Une image traverse son esprit, une rencontre dix ans plus tôt où un père entraîné par un torrent de montagne n’a pas pu tenir sa fille tant le courant était violent…. Très vite, ils sont bloqués par un arbre, ils essaient de grimper mais la vague le couche. Ils se retrouvent tous les deux coincés sous l’eau. Ils parviennent à se dégager. Pourquoi, comment ? Lise s’est calmée, elle est agrippée à son père, il l’encourage. Le courant les entraîne vers un arbre, ils s’y accrochent, celui-là a l’air plus solide. Un Sri Lankais est déjà là, accroché aux branches, il aide Lise à monter, il se cale et la prend sur ses genoux. Philippe récupère un peu. L’hôtel s’est écroulé comme un château de cartes, les débris s’accumulent au pied de l’arbre, Philippe craint que les murs, les chaises, le poids des débris n’emportent son refuge. Le calme revient, partout de l’eau…de l’eau à perte de vue. Il voit arriver la deuxième vague, il prépare Lise, l’arbre ne tiendra peut-être pas…Il va falloir se rejeter dans le courant, être courageuse, bien le tenir…mais la deuxième vague est moins puissante que la première. Des craquements sinistres mais l’arbre tient…

 

La mer s’apaise et le silence tombe, pas d’oiseaux dans le ciel, pas de cris, qu’un paysage immobile, lourd et pesant. Il crie nos noms. Une armée de fourmis attaque, cela fait diversion, Lise les chasse. Sur une autre branche, un chat terrorisé, le poil hérissé…Au loin, Philippe aperçoit deux Sri Lankais tirant le corps d’un touriste européen, immédiatement il pense à Léo, il sent son cœur se briser. Si Léo est mort, qu’est devenu Thomas ?

 

Philippe n’a jamais vu la mer se retirer, il n’a aucune idée de la profondeur de l’eau, il ne veut pas quitter son arbre, il a peur et s’y sent en sécurité. Le Sri Lankais ne parle que quelques mots d’Anglais, il cherche son ami des yeux.  Après deux heures d’attente, entre ciel et mer, deux Sri Lankais arrivent avec une grande bouée, ils viennent secourir les enfants, ils aident Lise à descendre et s’éloignent. Philippe nage pour les rattraper, il ne veut pas la lâcher. Eux aussi traversent le gué transformé en rivière et se retrouvent hébétés dans une jeep. Philippe est tiraillé entre le besoin de partir à notre recherche et l’angoisse de laisser sa fille seule….Les Sri Lankais lui conseillent de partir vers Tissa….

 

 

Plusieurs fois, Philippe ou moi retournons à l’hôpital voir Denis et Vincent. Nous admirons leur calme, leur attitude courageuse. Je croise des gens qui étaient ce matin avec moi, j’apprends qu’un tel a retrouvé sa femme ou son fils, qu’une telle a perdu son mari, son frère…Toujours et partout le monde, le bruit et la peur figée dans les regards.

 

 

 

Dix-huit heures


Nous nous installons au Regina’s guest house où sont descendus nos deux françaises ainsi que Birgitta et Akie.  Chacun, chacune raconte, se raconte, son métier, ses voyages. Nous buvons de  la bière, nous rions… des Sri lankais se joignent à nous, le soleil se cache dans les fourrés, les moustiques sortent de leur cachette. Je suis saoule, épuisée, une douce ivresse m’envahit, délicieuse sensation que plus rien ne pourra m’arriver. J’ai échappé au pire, je sens la vie couler en moi. Kuma nous retrouve, il a appelé son patron, demain matin, un mini-bus vient nous chercher pour nous ramener à Colombo. Nous sommes portés par un grand élan de solidarité et d’entraide. Moment magique. L’air est doux, les derniers rayons lèchent un ciel orangé, nous sommes en vie !

 

 

Lundi 27 décembre

 

Les petits ont bien dormi, les grands pas du tout. Léo a  une sinusite carabinée et une vilaine toux, Philippe est cassé quant à moi, j’ai les yeux comme des œufs d’autruche. Toutes les douleurs se réveillent au seuil de la nuit, chacun de nous se repasse le film de cette matinée horrible. Toute la nuit, je suis à l’affût du moindre bruit…J’entends la mer revenir ! Nous sommes tous les trois encore et toujours sous le choc.

Vers onze heures, Kuma débarque avec le mini-bus. Philippe a l’idée géniale de convaincre Denis et Vincent de remonter sur Colombo. Leurs blessures ne sont pas belles à voir. Les plaies s’infectent, les soins sont donnés dans l’urgence et avec peu de moyens. La pharmacie de ce petit hôpital a vite été dévalisée face à l’afflux incessant des blessés. Les corps des victimes sont posés à même le sol, recouverts d’un mince linceul blanc. Pendant sept heures, notre « convoi sanitaire » roule sur des routes défoncées, il fait chaud, l’air conditionné est en marche mais le chauffeur laisse la fenêtre ouverte car il trouve que ça sent mauvais dans la voiture…Nous déposons Denis et Vincent au General Hospital de Colombo et filons à l’ambassade de France. Nous sommes accueillis par une infirmière, Mary, Canadienne mariée à un Français. Très vite le courant passe, de bonnes ondes, une vague…de sympathie. Elle propose de nous accueillir chez elle. Elle a trois enfants, deux sont de l’âge de Lise et Thomas. Le cauchemar s’estompe grâce à la gentillesse, l’accueil et la prévenance de Mary et Bruno. Nous passons deux jours chez eux, nourris, logés, réconfortés. La vie s’organise comme si nous étions des amis de longue date. Les conversations sont sincères, les enfants s’amusent, Léo accompagne Philippe dans toutes les démarches auprès de l’ambassade. Je reste chez eux, encore sonnée, j’écris, je papote avec Mary, la vraie vie ! Nous passons régulièrement au chevet de Denis et Vincent. Marie les aide aussi beaucoup. Ils tiennent le coup mais Denis perd l’espoir de retrouver sa femme et ses deux  enfants vivants, quant à Vincent, le corps de son amie doit être à nouveau être identifié car l’hôpital de Tissa a égaré le dossier….

 

 

Mardi 28 et mercredi 29 décembre

 

Difficile pour nous de rentrer sur Singapour car l’ambassade délivre des laisser-passer pour la France, or il est impossible de rentrer dans un pays étranger sans passeport….Tout s’arrange, merci à l’ambassade de France de Singapour. Un formidable réseau d’aide s’est mis en place entre Lille, Singapour, Paris et même l’Egypte…Dans l’après-midi, Philippe et Léo continuent leurs aller et venues entre les compagnies aériennes, l’ambassade…Léo reprend un vol dans l’après-midi pour Paris, Justine et ses copains l’attendent à l’aéroport, nous reprenons l’avion à une heure trente du matin pour rentrer chez nous. Nous partons saluer Denis qui attend la visite de son frère et Vincent, celle de son père. En quittant Mary, Bruno et leurs enfants nous nous promettons de tous nous revoir cet été avec Denis et Vincent. Je sais que cela se fera.

 

 

Jeudi 30 décembre

 

Arrivés à  sept heures du matin, nous sommes accueillis par une foule de messages sur le répondeur, ou Internet sans parler des copains qui passent nous voir…A ce jour, je ne sais pas ce que je garderai de cette aventure ?

En sortant le T-shirt que je portais le vingt-six, un peu de sable a coulé comme d’une blessure. Nous aurions pu mourir, nous sommes vivants. Beaucoup d’autres n’ont pas eu cette chance ces quelques grains sont là pour nous le rappeler. Sablier arrêté sur l’horreur d’une matinée de décembre à Yala, côte sud-est de Sri Lanka,  mille cinq cents kilomètres de Sumatra.


Par Bérangère
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